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Commune de Manzat

LE BERGER DE TRUCHEVENT

 Un conte de Noël par Pierre-Marie THUAUD

L'hiver était là depuis quelques jours et l'on ne s'en était pas encore rendu compte. L'automne avait été beau, comme la plupart du temps en Auvergne, et on avait de la peine à croire que Noël serait là demain et que cette nuit retentirait par toute la terre des plus beaux chants, interprétés dans toutes les langues, par les plus belles voix.

 

Julien avait douze ans. Grand pour son âge, il avait les yeux bleus et les cheveux châtains. Assis derrière les carreaux de la fenêtre de sa chambre, il rêvassait. Pensait-il à la joie qui régnerait dans la maison à cette occasion ? Pensait-il aux cadeaux qu'il recevrait ? Non, il pensait à son ami, son ami le berger de « Truchevent ».

 

Truchevent était un hameau de quelques maisons situé à environ trois kilomètres du village de Julien. La route, goudronnée jusqu'au hameau se poursuivait par un chemin que seuls empruntaient les paysans se rendant aux champs. Les maisons étaient abandonnées, mais avaient encore fière allure. La dernière grand-mère était partie pour la maison de retraite, non sans regrets. Un homme pourtant ne se décidait pas à partir. On l'appelait le berger de Truchevent. Célibataire, il n'avait ni frère ni sœur, et ses parents étaient morts depuis bien des années maintenant. Il se faisait vieux et n'attendait qu'une chose : mourir au pays, au côté de ses moutons, dans cette maison qui l'avait vu naître et grandir.

 

Julien le connaissait bien. Durant les vacances, ainsi que les mercredis, dès que sa maman n'avait pas besoin de lui, il enfourchait son vélo et rejoignait bien vite son ami qui gardait son troupeau aux alentours de Truchevent, Croizet ou La Coussidière. Il n'avait pas besoin de chercher bien longtemps. Le vélo brinquebalant dans le chemin avertissait les chiens qui venaient alors à sa rencontre avec des jappements affectueux qui semblaient lui dire: « c'est toi ! Qu'est-ce que tu attends, ça fait un moment qu'on est là ! ». Un sourire illuminait alors le visage buriné du vieux berger.

 

En cette veille de Noël, Julien se demandait comment le berger passerait les fètes. Seul, entouré des moutons et de ses chiens, cela ne serait pas bien gai. Pas de cadeaux, pas de réveillon. Il fallait remédier à cela. Il viendrait bien le voir demain, mais la nuit de Noël serait passée, et ce ne serait plus pareil. Julien se dit qu'il fallait, coûte que coûte, qu'il se rende cette nuit à Truchevent, avec un cadeau.

 

Sitôt dit, sitôt fait, il mit son projet à exécution. Il descendit d'abord au garage pour vérifier si l'éclairage du vélo fonctionnait bien. Il prit à la cave une bouteille de champagne qu'il mit dans une sacoche installée sur le porte-bagages arrière, et élabora un plan afin qu'on ne s'aperçoive pas de sa disparition.

 

Julien grimpait en danseuse la côte située peu après le pont. La lumière blafarde du vélo balayait la route de gauche à droite. La nuit était fraîche, froide même, mais belle. C'était la pleine lune. Ses yeux s'habituaient à la nuit, il distinguait les prés et les haies qu'il longeait.

 

Il était parti à la messe de minuit avec ses parents. En entrant dans l'église, il les avait quittés pour rejoindre, avait-il prétexté, quelques camarades installés sur le côté gauche. Au bout d'un moment quand la foule des fidèles entonna le « Gloria », il s'éclipsa par la petite porte. Le sermon serait long, il y aurait beaucoup de communions, il avait donc largement le temps d'aller à Truchevent et revenir après avoir souhaité un joyeux Noël au berger.

 

Arrivé à l'embranchement du chemin de La Coussidière, son allure ralentit. Il entendit les aboiements d'un chien, sans trop y faire attention. Le hameau de Truchevent était calme, comme à l'ordinaire. On n'entendait que le bruit de la brise dans les branches dénudées qui s'inclinaient pour saluer l'arrivée de Julien. Allant plus avant, il poussa le battant du portail. Maintenant il avait peur de ce silence qui le glaçait plus que le froid de la nuit. Il fit un effort pour appeler.

– Père Rossignol !

Le grand silence tout entier l'entourait. Sa peur ne fit que croître quand il s'aperçut que la bergerie était déserte. Plus de chiens, ni de moutons, et pas de berger. Son cœur battait très fort. Que s'était-il passé ?

 

Remontant sur son vélo, les questions se bousculaient dans sa tête. Non, tout ça décidément était bizarre, il était sûrement arrivé quelque chose, mais quoi ? Revenant sur ses pas, il se rappela avoir entendu des aboiements vers le chemin de La Coussidière. « Et si c'était LES chiens ! » se dit-il. Arrivant à cet endroit, il les entendit à nouveau. Au fur et à mesure de sa progression, les aboiements se faisaient plus nets, et, tout à coup, il vit une ombre face à lui, une ombre et deux points brillants qui le regardaient. Julien s'arrêta, la gorge nouée. Il retint sa respiration, le chien émit un léger grognement.

– C'est moi, Julien !

Le chien ne grogna plus. Au contraire, il se mit à geindre, et vint se frotter dans ses jambes tout en remuant la queue.

– Mais qu'est-ce que tu fais là mon vieux Pataud ? Où est ton maître ?

Pataud aboya faisant deux à trois mètres dans le chemin. Bien qu'ayant un peu moins peur, Julien n'avança pas. Le chien revint à lui, lui mordillant le bas du pantalon en le tirant légèrement.

– Qu'est-ce qu'il y a Pataud ? Où veux-tu m'emmener ?

Pataud jappa et s'élança dans le chemin.

– Attends-moi ! Attends-moi ! lui cria le garçon.

 

Au bout d'une cinquantaine de mètres, le chemin dessinait un coude sur la gauche avant de monter en une côte assez raide, là où en automne Julien se régalait des mûres qu'il ramassait. Bien que la nuit fut claire, julien ne vit plus le chien et s'arrêta.

– Pataud, où es-tu ?

– Ouah ! Ouah !

Cela provenait du côté gauche. Julien chercha une trouée à travers la haie qui le ferait passer dans un pré qu'il connaissait. Un spectacle étonnant l'attendait. le troupeau de moutons était là, couché dans l'herbe, indivisible, il dormait. Au bas de la murette de pierres qui séparait le chemin du pré, le berger était couché, veillé par les chiens.

– Père Rossignol, que vous est-il arrivé ?

– Ah ! C'est toi Julien ! C'est le ciel qui t'envoie mon petit. Comme il faisait doux cet après-midi, j'ai amené les moutons dans ce pré. J'étais parti un moment dans le chemin ramasser un peu de bois mort. Comme j'avais faim, je suis venu chercher les morceaux de pain et de fromage que j'avais laissés dans la musette, au pied de cet arbre. J'ai pas voulu faire le tour par l'entrée du pré et j'ai sauté là où tu me trouves. Seulement, en retombant, mes vieux pieds n'ont pas répondu, et puis ça a commencé à me faire un mal de chien. J'ai voulu me lever, mais je ne pouvais plus poser le pied par terre. Alors voilà, je suis resté là, gardé par mes chiens, en espérant que quelqu'un passerait par le chemin. Mais je n'ai vu personne.

– Il fallait crier père Rossignol !

Cà, pour crier, j'ai crié, mais personne ne m'a entendu. A un moment, il y a eu du bruit sur la route de Truchevent. Pataud a grogné. Je me suis demandé qui pouvait circuler à cette heure, surtout une nuit de Noël !

– C'était moi, père Rossignol. Moi qui venais vous souhaiter un joyeux Noël. Je vous ai même apporté une bonne bouteille. Mais je vais vous tirer de là, je vais aller chercher du secours.

 

Julien avait roulé vite pour revenir. La lune lui avait fait de l'œil, se cachant de temps à autre derrière les arbres. Il était tout essoufflé. C'était la fin de la messe, les familles s'empressaient de rentrer chez elles pour réveillonner.

– Papa, papa, vite, vite !

– Mais, que fais-tu là ? Où étais-tu ?

– Après, je te le dirai après. Vite, le père Rossignol !

– Eh bien quoi ! Qu'est-ce qu'il a le père Rossignol ?

– Il faut aller le chercher...il s'est fait très mal.

– Qu'est-ce que tu me chantes ?

 

Deux voitures volaient au secours du blessé. Dans la première avaient pris place Julien et son père, accompagnés d'un oncle et du maire de la commune. Dans la seconde suivait le vieux docteur du pays.

– Tu t'es bien arrangé mon vieil Antoine ! fit le médecin au berger.

Il l'appelait par son prénom et le tutoyait. Il était le seul à se le permettre. Il est vrai qu'ils avaient fait leur service militaire ensemble, et cela les rapprochait. Tu t'es bien arrangé !

– C'est grave Edmond ? questionna le berger.

– Non, pas tellement, enfin...j'espère.

– Et qu'est-ce que tu en penses ?

– Eh bien d'abord, il faudrait passer une radio pour être sûr. Je ne pense pas qu'il y ait une cassure, peut-être une fêlure, et à ton âge.

– Quoi à mon âge ?

– A ton âge, il faut faire attention.

– Attention, attention... à mon âge ! Je te ferai remarquer que mon âge, c'est également le tien !

Devant la pertinence de la remarque le vieux docteur sourit et poursuivit :

– On te mettra un plâtre de marche, comme ça tu pourras un peu vadrouiller, et dans quelques semaines, trois ou quatre au maximum, il n'y paraîtra plus.

– Mais, où vont mes moutons et mes chiens ?

– Ne vous inquiétez pas, lui répondit Julien, mon père et mon oncle les ramènent à Truchevent. Demain nous irons nous en occuper, ne vous en faites pas.

 

L'ambulance des pompiers était arrivée. Le maire passa une main dans sa barbe et se tourna vers Julien.

– Au fait, je croyais que tu avais apporté une bonne bouteille.

– Après avoir trempé leurs lèvres dans le champagne, l'un des pompiers intervint. C'est pas tout ça, mais il faut qu'on y aille.

 

Reposez-vous bien et dormez bien, fit Julien. On viendra vous chercher avec mon papa à Riom, et vous viendrez manger à la maison.

 

Tout d'un coup Julien eut froid. Dans la nuit claire la lune continuait de lui faire de l'œil, et il lui sembla que l'étoile du berger brillait un peu plus que d'habitude.



 

Crédits photos : Francis Cormon

Crédits agneaux : Bernard

 

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